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Luttes à Portée Gobale

Des pratiques quotidiennes de lutte de la classe ouvrière au niveau démocratique, suinte la puissance des patrons pour faire à leur guise à l’intérieur des unités de production avec l’assurance que la loi ne s’appliquera jamais à leur égard, avec la garantie de l’impunité la plus totale. Il s’agit là incontestablement de l’élément dominant des innombrables révocations arbitraires, augmentations sanguinaires de tarifs, mesures de répression anti-syndicale, etc... etc...

En soi, ce constat suffit à attirer l’attention de la classe ouvrière sur les institutions étatiques qui sont censées être chargées de veiller à ce genre de problème, donc le Bureau du Travail du Ministère des Affaires Sociales. Pourtant là encore s’étalent à pleine vue: dilatoires, magouilles, familiarités avec les magnats... concrètement: la défense de la tyrannie patronale. A laquelle s’ajoute l’actuelle faiblesse naturelle de ces bureaux, en particulier le Ministère des Affaires Sociales précisément, le tout renforçant donc davantage encore ce parti-pris. L’aspect global du problème se précise. Et quand, comme cela s’est fait récemment, les employés de ce ministère se mettent en grève pour protester contre cette faiblesse institutionnelle, le Bureau ne s’en est trouvé que plus débilité, devenant absent même, au grand triomphe de la bourgeoisie.

Pire: dans les rares cas où les ouvriers réussisent à faire passer leurs intérêts au Ministère des Affaires Sociales, le problème passe à un autre plan - celui de l’application des décisions prises par celui-ci. Le Bureau du Travail claironne ne pas être gendarme. Impasse: face à la Justice, la police… En finale, face à d’autres ministères encore et, donc, face au gouvernement en soi.

La dictature des patrons sur la classe ouvrière ainsi que les bureaux de l’Etat, est ainsi rendue patente par l’actuelle conjoncture.. A preuve, l’outil où se trouve coagulé cette essence: le Code du Travail duvaliériste, véritable camisole de force contraignant de façon spectaculaire la classe ouvrière dans sa capacité réelle à protéger ses droits, s’organiser, se mobiliser.

Ce bloc qui s’érige en face de la classe ouvrière doit donc être combattu dès sa législation, le Code du Travail - ce qui indique le Parlement et élargit davantage encore le bloc. Opposés à nous: pouvoir exécutif - et législatif. Transparait donc également le fait qu’il ne s’agit aucunement d’un simple effet conjoncturel; mais plutôt d’une véritable nature: celle de l’Etat.

Patronat, Affaires Sociales, Justice, Police, Parlement… bourgeoisie, Etat: rapidement, clairement, les luttes de la classe ouvrière l’acheminent vers ce constat pur et simple - qu’il s’agit d’une lutte en bloc contre l’ensemble de l’appareil de domination, contre les CLASSES DOMINANTES.

Les 18 et 19 novembre 1995, BATAY OUVRIYE réunissait différents groupes d'ouvriers de Chancerelles Manufacture, Sagesse Matériaux de Construction, Seamfast Manufacturing et Carlos Artisanat pour débattre des difficultés les confrontant sur une base régulière dans leurs lieux de production et des principaux problèmes d'organisation qu'affronte la classe ouvrière en Haïti aujourd'hui.

De ces débats, les six axes de lutte immédiate suivants, toujours fondamentaux dans le cours de notre action présente, sont ressortis:

1. LUTTE CONTRE LA RÉPRESSION ANTI-SYNDICALE

De forme diverse, les représailles exercées contre les ouvriers dès l'apparition de leurs organisations autonomes ont toujours la même finalité.

A Chancerelles Manufacture, sitôt la légalisation du syndicat accomplie, une vague de "compression" effaçait la majorité des membres du Comité Exécutif.

A Seamfast Manufacturing où l'espionnage anti-syndical est monnaie courante, les révocations sont si habituelles qu'il a été impossible aux ouvriers de même arriver à mettre sur pied une organisation légale.

A Classic Apparel, en plus des usuelles révocations, la direction a trouvé à diviser l'usine en deux afin de déboussoler les initiatives syndicales.

A Worldtex, le Syndicat entier a été démonté par suite de révocations.

Dans le nord du pays, des trois Syndicats mis sur pied - Établissements Novella d'exportation du café, Blocs Laroche (parpaings) et Hôtel Beck - les deux derniers ont vu la révocation de l'intégralité de leurs comités exécutifs (encore que le Syndicat de l'Hôtel Beck ait pu tant bien que mal reconstituer le sien) et le premier n'a jamais cessé de bloquer les diverses attaques de la Direction de l'usine, dès ses tous premiers jours d'existence.

2. LUTTE POUR L'AJUSTEMENT DES SALAIRES

Quoique le salaire minimum légal soit passé de 15 à 36 gourdes (de $US 1 à US$ 2,40) en 1995, plus de la moitié des 50 entreprises produisant pour le marché nord-américain en Haïti s'est soustraite au paiement de cette modeste pitance pendant plus d'un an grâce à illégale système tarifaire qu'ils imposent aux ouvriers. A Quality Garments et chez Charles Handal (deux producteurs pour H. H. Cutler) par exemple, un pourcentage important d'ouvriers a longtemps continué à trimer pour des salaires aussi bas que $0.12/heure. Deux ans plus tard, au prix de luttes ouvrières acharnées, nous avons pu redresser la situation et forcer la plupart de ces usines à casquer le minimum vital. Pourtant Quality Garment, par exemple, continue à n'offrir que $1,67 par jour à l'ouvrier moyen, 73 centimes en moins du minimum légal et à refuser systématiquement de payer les 50% réglementaire pour les heures supplémentaires ou de fin de semaine.

3. DÉNONCIATION BUREAU DU TRAVAIL / TRIBUNAL DU TRAVAIL

Attestant d'une pénurie chronique de moyens de toutes sortes (dont véhicules nécessaires aux inspections d'usine relevant de leurs devoirs, papier et enveloppes pour convocations de patrons, machines à taper et rubans...!!!), ces bureaux des Ministères des Affaires Sociales et de la Justice ne font que confirmer que les luttes démocratiques de la classe ouvrière devront se dérouler autant sous l'angle économique que celui politique. Corruption endémique et inféodation claire et patente aux gros magnats sont leurs traits caractéristiques - quand une velléité politique dicte la nomination de fonctionnaires alternatifs, ceux-ci se voient rapidement obligés de fuir la pression ouvrière, allant jusqu'à se cacher!

4. RÉFORMES LÉGISLATIVES

Le Code du Travail en vigueur est toujours celui rédigé par les ministres de Jean-Claude Duvalier, un instrument répressif aux mains du patronat. Citons à titre d'exemple l'absence de toute protection réelle à la syndicalisation, un arsenal punitif impressionnant quant aux conditions de grève, l'obligation faite d'être lettré pour faire partie d'un Comité syndical (dans un pays dont la moitié de la population active est analphabète), un ensemble de sanctions à portée aussi nulle à l'égard du patronat qu'elles sont dévastatrices à l'égard des ouvriers, etc... etc...

5. LUTTE CONTRE COMPRESSIONS - PÉNURIES DE TRAVAIL ET CONDITIONS INFÂMES

Généralisées dans l'ensemble des usines travaillant en Haïti, les fluctuations incessantes de la production, en plus d'être pour beaucoup dans l'abaissement réel de nos salaires, servent également souvent de prétextes pour freiner l'organisation de la classe ouvrière et l'expression de ses justes revendications. Il s'agit d'une réponse patronale classique: sous le prétexte fallacieux de "baisse des affaires", le nombre de jours de travail est réduit et tandis que l'ouvrier constate l'étiolement progressif de son salaire, arrive la compression pur et simple... en vue d'un redémarrage neuf de l'établissement avec de nouveaux ouvriers.

Pourtant, la nature du travail d'industrie interdit la poursuite de plusieurs emplois à la fois, ce qui explique qu'au beau milieu du marasme le plus entier, l'ouvrier se trouve obligé de s'accrocher à cet emploi, en proie, avec sa famille, à une dépendance totale.

Cette réalité s'ajoute à une structure sociale férocement discriminatoire dans laquelle la bourgeoisie à beau jeu de nous nier notre humanité même. A l'usine: ni eau fraîche, ni douches, une aération absolument inadéquate et des toilettes toujours sales, poussières de toile, absence de protection contre les matériaux toxiques, etc... etc... Aucune cafétéria: nous mangeons dans les rues même, dans une poussière et un ensoleillement féroce. Le harcèlement sexuel des patrons et administrateurs est connu.

6. LUTTE CONTRE LA RÉPRESSION DANS LES USINES

L'univers carcéral des usines est à son comble: les moindres secondes de retard sont impitoyablement punies (tandis que les sus-dites "fluctuations de production" sont pour nous causes de journées entières perdues, assis sur le perron de l'établissement à attendre la "générosité" des employeurs de daigner nous faire connaître la date du prochain arrivage de travail).

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