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Sur l’AFL-CIO, Son Rôle Nationalement et Internationalement, la Crise Actuelle par rapport aux Intérêts de la Classe Ouvrière

- Batay Ouvriye , Haïti – Juin 2005 -

I.

Le développement fulgurant du capitalisme anglais, le plus avancé de son temps, a trouvé dans la colonisation des Amériques les circonstances permettant la création de conditions qui, dans les futurs Etats-Unis surtout, fomentait de grands bonds vers l’avant qui préfiguraient, par ses propres lois d’évolution interne, l’impérialisme global actuel.

Ce n’est pas un hasard s’il s’agit là des premiers colons à acquérir leur indépendance de leur « vieux monde ». Pas un hasard non plus si ce puissant souffle de transformation a pu concentrer ses sphères militaire, politique et économique en les plus puissantes du monde.

Cependant ce développement était, bien entendu, accompagné de la farouche résistance de la classe ouvrière, son opposé antagonique. En effet, à travers le 19e siècle, les luttes de la classe ouvrière étasunienne étaient parmi les plus constantes, farouches, combatives : exemplaires. Les martyrs de Haymarket nous léguèrent la célébration du Premier Mai, du niveau émotionnel le plus haut pour tous les ouvriers conscients actuels. D’eux, la classe ouvrière du monde entier bénéficie de la journée de travail de huit heures et tant d’autres conquêtes sociales extrêmement importantes et, surtout : la lutte elle-même comme le mode d’expression de la lutte pour arracher ses droits.

A la lumière de ce combat, les classes dominantes non seulement employèrent tout l’appareil d’Etat pour réprimer les mouvements de lutte et physiquement éliminer les combattants ouvriers, non seulement cherchèrent à corrompre certains laquais, mais plus profondément, dévièrent, prirent la direction de certaines tendances de ce mouvement, établissant même leurs propres syndicats jaunes à leur service. Ceci marquerait l’évolution historique du mouvement organisationnel de la classe ouvrière aux Etats-Unis d’Amérique.

II.

L’AFL-CIO, un produit de cette histoire, est complètement submergé dans ce problème. Mondialement, de nombreux critiques ont  dénoncé la corruption de cette organisation, sa soumission aux classes dominantes et sa participation active aux projets dominants, tous deux produits des positions et pratiques du capitalisme et de l’impérialisme au sein de la classe ouvrière. Internationalement, des dénonciations ont coulé à flot, avec raison, sur le rôle de cette centrale en Amérique Latine et le monde entier, où elle a assumé des positions directement et ouvertement impérialistes. Ses critiques ont souligné ses liens avec la CIA.

Toutes ces pratiques ont des caractéristiques et illustrations bien précises.

-         Au sein de l’appareil lui-même, un aspect carrément anti-démocratique apparaît, où les orientations principales sont prises uniquement d’en-haut

-         Ce qui résulte en un fonctionnement extrêmement bureaucratique et élitiste

-         Expliquant ainsi la prédominance de fonctionnaires payés, n’ayant souvent jamais eu le moindre contact avec la classe ouvrière ; dans ce sens, la composition de l’appareil est figé, sans aucune possibilité de transformation envisageable. Même quand des fonctionnaires d’origine ouvrière l’intègrent, ils sont coupés de ces racines et n’ont aucune possibilité d’articuler organiquement cette origine.

-         Cette orientation est également prolongée dans l’établissement de syndicats par de centrales sectorielles qui reproduisent ces mêmes pratiques

-         Atteignant enfin les organisations de bases, mises sur pied par recrutement, visites domiciliaires et signatures par lesquels les ouvriers et ouvrières se soumettent aux négociations des dirigeants.

Le fonctionnement bureaucratique de l’AFL-CIO bloque la construction réelle des organisations ouvrières, empêche aux travailleurs d’être réellement responsables d’eux-mêmes, élimine toute lutte de masse ouvrière, toute mobilisation active et conscient et, de plus, annule – dès le départ – l’accumulation qualitative du mouvement ouvrier : il l’affaiblit et le gangrène. Ceci apparaît clairement.

Batay Ouvriye , dans un texte que nous avons circulé s’intitulant « Sur les Syndicats » s’est opposé fermement à cette orientation et a voulu jouer un rôle dans sa dénonciation et transformation, tout en demeurant très clair sur le fait qu’il ne s’agissait pas là du lieu où notre principale action de contre agissement face à de telles pratiques sur le terrain devrait se concentrer.

L’infiltration de positions dominantes au sein de l’AFL-CIO et la nature qu’il a ainsi développée explique que, toujours à l’échelle nationale, il maintient le même type de pratiques :

-         Par la simple et permanente pratique de négociations à travers ses dirigeants bureaucratiques, le champ est finalement toujours ouvert à une inévitable collaboration de classe et, à partir de là, des décisions que la classe ouvrière, non représentée, ne contrôle pas (et est toujours prête à dénoncer) ;

-         Vu qu’il n’existe pas d’assemblées permanentes et continues ou d’organisation structurée de la classe ouvrière permettant un espace pour que la force de la classe puisse se reconnaître ainsi que ses capacités, vu qu’il n’y a pas la mobilisation en tant que méthode principale et permanente de lutte, même les revendications elles-mêmes sont, dès le départ, minimes et plates, atomisées, et surtout sapées en partant de l’énergie nécessaire pour s’élever vers des revendications sociales et politiques.

Cette absence de vie engendre la réduction du mouvement ouvrier, ce qui explique son aspect statique et stérile. Deux caractéristiques importantes en découlent :

-         La pratique constante des fonctionnaires-dirigeants et l’écartement de toute disposition contraire, c’est-à-dire celles soutenant l’organisation autonome, la mobilisation permanente et la lutte en tant que mécanismes principaux pour atteindre, finalement, le développement de consciences politiques et systématiques plus hautes. Ces dirigeants atteignent même le point, dans des situations de lutte, d’expulser des camarades véhiculant cette conscience et ce niveau d’organisation aux luttes ;

-         Tout ceci se traduit en une jonction inévitable avec l’appareil bourgeois, surtout les partis politiques, particulièrement le Parti Démocratique. Même quand les dirigeants affirment être conscients de ce parti en tant que parti bourgeois, qu’ils soutiennent le moindre mal, ils le soutiennent malgré tout. Pourtant, les quantités énormes de fonds et d’énergie nécessaires à ce soutien, mais, surtout, leur propre forme et nature bureaucratique, tel qu’illustré plus haut, les entraîne à reproduire les idéologies de parti, le fonctionnement bourgeois bureaucratique et, finalement, l’idéologie mystifiante qui voudrait qu’on croit que les travailleurs devraient s’engager derrière les partis qui, dans le contexte du moindre mal, ce qui conférerait de meilleures chances de lutte.

Au niveau international, le fonctionnement de l’AFL-CIO, qui existe également dans ses organes destinées aux extensions étrangères, le Centre de Solidarité, engendre l’extension des formes négatives :

-         Ses employés ont une volonté fondamentale envers toutes les organisations qu’il contacte, d’organiser la formation et qui transmet les mêmes schémas d’esprit problématiques

-         La nature bureaucratique qu’ils incarnent naturellement, structurellement, facilite grandement la transmission de cette même déviation ayant toutes les caractéristiques citées plus haut : fonctionnement de dirigeant élitiste, négociations dans les bureaux et uniquement au plus haut niveau en tant que pratique principale, désintéressement dans la mobilisation et même parfois au niveaux régionaux avec lesquels ils sont en contact pour désavouer les mobilisations de masse

-         Forcés, parfois, de soutenir des luttes très difficiles dans les pays dominés, les niveaux décisionnels cherchent souvent à les récupérer afin de, internationalement, les coordonner eux-mêmes, au lieu d’établir des organisations de base de la classe ouvrière

-         En termes d’organisation, une vision prédomine au sein de laquelle les syndicats existent pour défendre leurs membres, au lieu de développer les intérêts de la classe ouvrière internationale en tant que telle

-         La relation de cette structure avec les partis politiques bourgeois aux Etats-Unis et, en réalité, le Département d’Etat, explique qu’ils cherchent à freiner le mouvement syndical d’être en contrôle et de prendre en main l’organisation politique de la classe ouvrière

-         En rentrant en action avec des syndicats ou centrales impliqués dans des situations politiques, sa relation avec les parties aux Etats-Unis et le Département d’Etat fait qu’il soutient, aide à s’organiser et même rentre en lutte aux coté de courants ou fédérations complètement réactionnaires. Le cas le plus clair est celui de l’implication du Centre de Solidarité dans le grand financement et soutien aux centrales bourgeoises du Vénézuéla contre le gouvernement Chavez

-         Actuellement, l’AFL-CIO  a une politique de soutien à la politique générale étasunienne concernant les gouvernements critiques face aux Etats-Unis ou ayant un caractère nationaliste ou populaire, tel que Cuba, ou encore, le Venezuela. Dans ces cas, la CIA est naturellement engagée.

-         Quand le Département d’Etat décide de lâcher des gouvernements auxquels il était précédemment associé (même quand ils étaient déguisés en « populistes ») mais qui ont évolué en tant qu’obstacles à l’avancée de l’impérialisme (pour des raisons d’incapacité technique ou historique), l’AFL-CIO assume la fonction de contacter de fausses centrales, faisant le lien avec (et surtout sous) l’opposition bourgeoise et, sous cette orientation, dirigeant la mobilisation contre eux.

Il est, par conséquent, évident pour nous que l’AFL-CIO  est un appareil intégré au « establishment » étasunien et prolongeant, en ce sens, ses objectifs contre les luttes des peuples mondialement.

III.

L’offensive du capitalisme étasunien, nationalement et internationalement, dans la récente phase où ils cherchent à établir leur hégémonie globale, a résulté en la perte, pour la classe ouvrière, aux Etats-Unis comme dans le reste du monde, de nombreuses conquêtes qu’elle avait pu arracher par d’âpres luttes à travers les siècles passés. Ceci a causé la révolte de nombreux ouvriers qui ont même demandé à quitter l’AFL-CIO ; des baisses record de membres ont été atteintes, manifestant très clairement un désaccord avec les politiques actuelles. Au dernier congrès, de nombreuses critiques émergeaient concernant le centralisme bureaucratique et les problèmes des organisations de base même à enregistrer leurs plaintes. D’autres encore exprimaient le manque d’articulation avec les quartiers. Enfin, certaines critiques avançaient que le fait de s’être engagé avec le Parti Démocrate avait été totalement négatif pour la classe ouvrière étasunienne, les conduisant certainement vers leur perte et que, conséquemment, un parti autonome d’ouvriers était nécessaire. Dans tout ceci, certaines branches importantes qui faisaient partie de ce mouvement tel qu’UNITE-HERE et les camionneurs ont choisi de se retirer.

Même si les débats actuellement ouverts révèlent les divers courants opérant au sein de l’AFL-CIO, même si, actuellement, ces luttes internes révèlent clairement les aspects négatifs de cette orientation bourgeoise dominante, en même temps, ils n’ont généralement pas pu dépasser la problématique générale anti-travailleur / collaborationniste. Pire, le rôle impérialiste joué par l’AFL-CIO n’a jamais été réellement discuté et ce n’est pas un hasard si le Centre de Solidarité  n’a pas formulé sa position sur ce rôle international.

La globalisation du capitalisme, en particulier la délocalisation de l’industrie textile (de l’Amérique du Nord et l’Europe vers le Sud et l’Asie) explique que les grandes centrales des pays impérialistes ont l’intérêt objectif à participer dans les luttes des pays dominés, à transmettre une résistance de plus en plus équilibrée, à renforcer l’internationalisme de la classe ouvrière, ce qui, à son tour correspond aux intérêts réels des ouvriers des pays industrialisés. Malgré tout, cependant, nous continuons à penser que cet appareil est au service de l’impérialisme, généralement. À cause de son besoin de luttes plus vigoureuses dans les pays dominés, il a maintenant changé d’orientation de son soutien passé à des centrales au service des oligarchies féodales ; il doit à présent soutenir des organisations vraiment en lutte.

IV.

Nous avons, à Batay Ouvriye , une position claire concernant ces formes de « solidarité » (voir notre Déclaration à ce sujet). En bref : afin de pouvoir accepter une solidarité venant d’où qu’elle vienne dans nos luttes ponctuelles, nous devons poursuivre et consolider la ligne de la lutte autonome des travailleurs en tant que principe de base, des assemblés et de la structuration des travailleurs en tant que mécanisme principal et la représentation des intérêts de la classe ouvrière généralement et historiquement en tant que seul guide. Dans ce sens, sur le terrain, nous avons toujours opposé (comme nous le faisons dans ce cas précis) la ligne élitiste, collaborationniste et/ou anti-populaire de toute organisation voulant s’engager dans une pratique avec nous.

Internationalement, nous avons néanmoins à faire face à des contradictions importantes. Elles sont de plus en plus complexes. La lutte contre toutes les déviations de l’AFL-CIO et leurs implications doit continuer et le rôle réel de cette structure dans l’ « establishment », dans la défense fondamentale du capitalisme et de l’impérialisme doit être dénoncé  partout et toujours. Une véritable condamnation doit avoir lieu nationalement dans le cadre de la lutte elle-même et internationalement à tous les niveaux possibles, en toutes instances de débat. Cependant, cette dénonciation ne devrait pas être superficielle, mystifiante et précisément dissimulant le manque de pratiques des critiques, ou leur manque de liens avec les principes de base de défense des véritables intérêts de la classe ouvrière.

Concrètement, nous devons clairement nous rendre compte que le rapport entre les pratiques des divers AFL-CIO, particulièrement eu égard à la solidarité internationale, est de nature contradictoire, vu la crise interne qu’il traverse et l’impératif d’une globalisation objectivement nécessaire des luttes. Nous devons tenir compte de ces contradictions dans l’intérêt de la classe ouvrière et à tous les niveaux. Mais nous devons également être très clairs sur le fait que cet appareil est contrôlé,  en dernière instance, par les classes dominantes des Etats-Unis. Sa solidarité assumera – et assume – des formes spécifiques. Puisque ses pratiques de « solidarité » ont atteint le point de développer des relations avec des organisations ouvrières de base, nous nous trouvons dans l’obligation de les gérer, tandis qu’ils tentent inévitablement de manipuler ces relations diversement afin de les récupérer. Donc, nous devons gérer correctement ces relations dans l’intérêt de la classe ouvrière et sur une base permanente.

La classe ouvrière des Etats-Unis, vu sa position dans le processus actuel de globalisation, a un rôle important à jouer dans les luttes mondiales de la classe ouvrière. Il est de toute première importance d’y engager la lutte contre tous les courants transmettant déviations et récupération dans l’intérêt des classes dominantes. La lutte doit être menée à l’intérieur et à l’extérieur de toutes les organisations pour atteindre l’organisation autonome et internationale de la classe ouvrière basé uniquement sur ses intérêts. En ce sens, nos positions forment un tout, une totalité qui est principalement basée sur nos pratiques autonomes et nos critiques ouvertes dans l’intérêt de la classe ouvrière.

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