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SYNTHÈSES À PARTIR DES PRÉSENTATIONS DE BATAY OUVRIYE À LA TOURNÉE AU BRÉSIL

1.      « …TOUS LES VÊTEMENTS DU MENSONGE » 

(Jacques Roumain, in « Madrid »)

Il s’agit, avant tout, d’une situation insupportable.

Il s’agit de l’offensive majeure, définitive, finale des pays impérialistes, jamais vue dans l’histoire de l’humanité où les États-Unis d’Amérique en tête ont eu à déclarer, en ouverture de leur attaque sur l’Afghanistan, à la face du monde, qu’ils s’apprêtaient à « dominer l’univers …pour l’éternité » ! Cela va sans dire qu’ils n’auront cure des souffrances des peuples, de la sueur et du sang des travailleurs, des pleurs des mères de famille, des cris des enfants, ou des réchauffements planétaires à long terme exterminateurs. Dieu est avec eux.

Il s’agira alors des vols les plus crapuleux, des massacres les plus cyniques, des pillages les plus complets où terres, ressources naturelles de tous genres, mais aussi trésors culturels… sont systématiquement appropriés par les multinationales. Destruction rageuse, et massive, de leur domination militaire, politique, économique, idéologique… sans jamais s’arrêter, sans une fois sourciller. Poussés et guidés par le seul profit, inique, et l’individualisme le plus odieux que l’humanité aie jamais connu.

Il s’agit des barbares et de la barbarie.

ONU, Banque Mondiale, FMI, BID… accompagnent, sanctionnent, régissent. Mais, s’il le faut, au dessus de l’ONU, comme en Iraq, par-dessus l’ONU.

Le premier mensonge nous concerne donc, qui continuons d’agir comme si de rien n’était. Qui, face à la déclaration de guerre ouverte et finale de ces sanguinaires, nous cantonnons dans ce pacifisme de bon alois, fidèles croyants de cette ‘démocratie’ taillée sur mesure, sur mesure de gens bêtes et subordonnés que nous nous complaisons à être.

C’est l’ample toile de fond de la situation haïtienne.

*

L’industrie capitaliste, dite « de l’aiguille » (textiles de tous genres, ballons de cuirs, balles de baseball…), n’ayant su réellement se mécaniser et moins encore s’informatiser durant ces dernières décennies, il lui a fallut, pour rejoindre le taux moyen de plus-value et, ainsi, arriver à prospérer en compétition capitaliste, chercher à trouver le lieu dit des bénéfices extensibles à souhait : la main d’œuvre à bon marché, la moins chère possible, exploitable au maximum et en toute garantie. Cela donna lieu à un mouvement, un flux de déplacements, de délocalisations, où ces usines nationales du Canada, des Etats-Unis d’Amérique, se convertissant alors en multinationales, du textile en particulier, s’engouffrèrent, d’abord au Mexique, puis en Amérique Centrale, puis, aujourd’hui, aux Caraïbes, en Afrique, en Asie…

Le plan Reagan des années ’80, le Caribbean Bassin Initiative (CBI), synthétisait et définissait déjà clairement cette intention. S’ensuivirent les maquilas ou factories, au début isolées, les parcs industriels, plus regroupés et sécurisés, les zones franches enfin : espaces alors complètement livrés à la plus abjecte exploitation, au avantages fiscaux infinis, au trafic de la drogue…

La bourgeoisie haïtienne, consciente des enjeux de cette sordide compétition, déclarait à qui voulait l’entendre que : « l’avantage comparatif du ‘pays’ - entendons : ses propres ‘avantages’ - c’est notre main d’œuvre à bon marché » ! Cette phrase qui semble anodine, cache cependant des conséquences désastreuses pour les  travailleurs ‘à bon marché’ de ces avides capitalistes et pour les peuples en entier. Tout d’abord, cela signifie clairement et directement un salaire nominal de misère, le plus bas possible ; ensuite, que sa valeur réelle devrait être toujours à la baisse (d’où la flambée inflationniste des prix des produits de première nécessité, d’où la dévaluation en chute libre de la monnaie locale - les bourgeois touchent les commandes de sous-traitance en dollars et paient en monnaie locale -) ; mais encore, que, pour garantir ces salaires de misère, il faut, d’abord, une répression anti syndicale féroce et permanente, tant légale (Ministères des Affaires Sociales et de la Justice) que policière (la police nationale, l’armée, les ‘attachés’ ou paramilitaires de toutes sortes qui traquent les ouvriers combatifs jusque chez eux) ; mais encore … une misère généralisée de la population dans son entier, pour que n’importe qui, à ce niveau, puisse, n’importe quand, accepter, quémander même, ces salaires de misère. Les différents gouvernements populistes se sont montrés clairs et précis dans ce domaine, jouant le jeu à fond, pendant qu’ils chantaient les refrains de la cause populaire, sans jamais donner satisfaction réelle à aucune revendication profonde, sans jamais trancher, dans tous les conflits possibles, en faveur des travailleurs. Avides qu’ils étaient tous d’accumuler au sein de l’État, tout en se rapprochant inévitablement de cette bourgeoisie qu’ils ne faisaient en fait que servir et dont ils contribuaient allègrement à en organiser le principal projet : préparer et garantir l’exploitation maximum dans les zones franches à construire.

Mais, pour en arriver là, il avait fallut, avant tout, la destruction graduelle de l’économie nationale. Dès  les années ’80, commença en effet l’éradication des cochons créoles (qui connaît l’importance de ces animaux pour la paysannerie, pourra aisément comprendre ce que cela voulait dire). S’ensuivit la destruction du sucre et, de pays exportateur, Haïti se transforma petit à petit en pays importateur et, aujourd’hui, il importe 100 % de son sucre ! Puis le dumping du riz, puis le laisser-aller caractéristique concernant la maladie de la banane, celle du café… les balles de ‘pèpè’ venant parachever l’effondrement de l’artisanat du vêtement et des chaussures. Les « prêts » de la Banque Mondiale, les exigences du FMI et de la BID au niveau politique, les privatisations, s’ajoutaient au fulgurant développement du capital financier (les banques en Haïti !!) pour importer la fameuse Dette qui, en fin de compte, est finalement payée par les petits consommateurs et, surtout, par les petits paysans pauvres au niveau du crédit que les banques nationales relaient, mécanisme grâce auquel elles s’enrichissent encore d’avantage.

Les ‘boat people’ redoublèrent alors, l’exode vers la République Dominicaine s’intensifia de plus belle et, pendant que le milieu rural déjà si dégradé s’amenuisait d’avantage, dans les villes, les migrations affluaient où, l’absence de développement capitaliste laissant place à un sous prolétariat multiforme, l’armée de réserve était elle aussi présente. En d’autres termes : la « main d’œuvre à bon marché » (dans son sens le plus large, c’est-à-dire : incluant les chômeurs) était totalement prête.

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Mais pourquoi la main d’œuvre ‘à bon marché’ d’Haïti est-elle la plus dévalorisée du continent ? Pourquoi ce pays est-il le plus détruit, l’État qui le dirige, le plus pourri, et ses classes dominantes les plus ‘répugnantes’ ?

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Le régime esclavagiste extrême de St. Domingue, polarisant radicalement les intérêts économiques, donna lieu à des luttes de classes féroces. Celles révolutionnaires de l’époque, profitant d’une conjoncture métropolitaine favorable, purent arriver à une révolution qualitativement autre par rapport à celles du reste de l’Amérique. Ici, non seulement la confrontation des colons ‘créoles’ face aux autorités royalistes européennes vise-t-elle l’extirpation du joug de la métropole mais, de plus, les esclaves et affranchis réussissent jusqu’à l’élimination des colons locaux eux-mêmes. Fait unique. Cette rupture radicale aura donc pour conséquence d’établir une autonomie plus grande vis-à-vis de l’ancien système, tant au niveau économique que culturel. La résistance est généralisée, il s’agit d’un Peuple en armes : la révolution est exemplaire ! À tel point qu’elle s’exporte et enflamme l’Amérique Latine entière.

POURTANT

Elle laisse un pays à ras de terre : toutes les villes ont été incendiées, toutes les plantations détruites ; de plus, par le fait de l’élimination directe des colons, l’accumulation de capital est drastiquement stoppée ; par ailleurs, les Etats-Unis d’Amérique, qui avaient encore chez eux des esclaves, et noirs ! (en pleine ‘démocratie’, dira-t-on), lui imposent un embargo, le premier de l’histoire moderne, de soixante ans ! (qui, effectivement, se terminera à la Guerre de Sécession, après 1863); la France, pour ne pas être en reste, y ajoutera une dette, la première de l’histoire moderne, de 150 millions de francs or, que les gouvernements haïtiens prendront de longues et longues décennies à payer, par plus de 65 % du budget national ! …les classe dominantes en formation, sachant très bien qu’elles n’auraient qu’à passer l’addition aux travailleurs. Qui résisteront par divers moyens, par tous les moyens, la première grande révolte collectivement et largement organisée étant celle de l’armée souffrante des Piquets qui en 1840 réclamait déjà « la terre à celui qui la travaille ! ». Etiquetée de ‘communiste’ (par l’historien Beaubrun Ardouin, notamment), elle sera, en 1843, réprimée dans le sang.

De la révolution la plus avancée, Haïti sort, dès lors, avec la formation sociale la plus détruite, faible, bloquée, n’arrivant pas à développer en son sein des classes dominantes porteuses d’un dynamique avenir et, par cela même, entraîner tout une population de manière structurée à forger durablement une ‘Nation’. Malgré donc un fougueux élan que laissait ouvert l’exploit de 1804, cette société ne put jamais vraiment se relever. Le processus de décomposition alla en s’aggravant et, à deux cents ans de cette extraordinaire épopée, force est de constater l’état de décomposition structurelle, de délabrement, de saleté et de gangrène en cours.

Trois périodes d’essai d’accumulation au sein de l’État donnent un rythme à ses soubresauts. D’abord celui de la fin du XIXe siècle où les plus ‘grandes familles’ de la bourgeoisie import export (y compris celles qui d’une manière ou d’une autre les accompagnaient dans ce processus) s’emparaient toutes des rouages de l’État pour piller, voler, s’approprier des terres des petits et moyens paysans (qu’ils ‘achetaient’, facilités, naturellement, par les multiples mécanismes qu’ils mettaient sur pied du haut de leur pouvoir). Le procès dit de « La Consolidation » témoignera de cette crapuleuse avancée. Vint, ensuite, la grande vague de pillages des duvaliéristes, ‘à vie’ !, construisant plus durablement une bourgeoisie bureaucratique tenace. Et, enfin, la période populiste actuelle, qui n’y va pas non plus de main morte : essayant de poursuivre, à leur tour, la reproduction, alors élargie, de la bourgeoisie bureaucratique, faisant suite aux surenchères populistes, la ‘réconciliation’ était ce nouveau vêtement qui devait leur permettre de s’infiltrer au rang des classes dominantes et le pillage, la façon de se montrer « digne d’être riche », le ‘scandale des coopératives’ n’ayant été qu’un parmi les plus notables arguments.

La faiblesse structurelle et le matraquage international qui, dans leur genèse même, avait frappé les classes dominantes haïtiennes empêchait donc tout développement. L’impérialisme européen puis américain puis tous ‘ensemble-ensemble’, extorquaient la majeure partie de la plus value, usant de la force le plus souvent pour non seulement exploiter les travailleurs, voler les terres et ressources disponibles, mais également écraser toute velléité sérieuse de développement d’une bourgeoisie nationale, appuyant de préférence et, par là aidant à forger, des intermédiaires locaux totalement dépendants, aliénés, soumis et par-dessus tout laquais, incapables de ne rien proposer, sauf se rendre.

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La faillite est alors totale. Mais, dans cette débâcle la plus franche qui fait d’Haïti le cas le plus extrême, le plus triste, une chose a été atteinte : la main d’œuvre, ainsi, y sera la plus pauvre, la plus misérable, la plus, donc logiquement, à bon marché : un « avantage » !

S’ensuivent les vautours.

S’enrobant du vêtement de « donner du travail » - comme à l’époque coloniale -, ils rappliquent.

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M. Aristide avait signé à Monterey, au Mexique, l’accord pour 18 zones franches et posé (en cachette) la première pierre du coup d’envoi de Ouanaminthe, sur terre agricole, rare dans ce nord-est desséché par l’occupation américaine de 1915, avec capitaux dominicains et sous prêt de la Banque Mondiale. Le Cadre de Coopération Intérimaire (CCI) de Latortue le spécifie clairement : la priorité est aux zones franches ! Le tour est donc bouclé. Et, sans plus tarder, d’autres zones franches se construisent :  à Drouillard, à Port-au-Prince, au Port-à-l’Écu, au Nord-Ouest ; d’autres sont en installation : à Linthau, sur la route de Tabarre, toujours à Port-au-Prince…

Accompagnent les Accords, réussis ou pas (HERO ACT, HOPE, CAFTA-DR…) qui permettront la pénétration des multinationales sans entrave aucune et la libre circulation des marchandises (pendant que les travailleurs migrants sont, eux, partout bloqués et martyrisés, l’exemple le plus frappant étant encore celui des travailleurs haïtiens en République Dominicaine). En même temps que la prolifération des banques, responsables, elles, de la concentration et de la mobilité des capitaux.

Cependant, ce déroulement historique macabre ne va pas sans heurts. Et, dans ce processus - à cause de ce processus destructeur même - la situation, en plus d’être totalement délabrée est des plus suspecte car les classes dominantes et leur État réactionnaire, en plus d’être tous deux totalement incapables, ont ensemble créé le rapport de classes le plus antagonique. La situation est aussi à tout moment réellement explosive.

D’où l’extrême nécessité globale - « Thank you Mister Clinton » - des différentes récentes interventions. Parées toutes des vêtements d’ « aide », de « démocratie », de « restauration de la démocratie », de grands « pays amis »…, en réalité, elles contrôlent. La situation. Construite. Par une histoire de longue durée. « Le temps qu’il faudra ». Elles dominent - par les massacres et la terreur s’il le faut - cette masse, à utiliser mais à la fois trop bruyante, possiblement trop consciente, de la conscience que leur confère leur situation même, en soi, mais aussi en comparaison avec l’aise des dominants dans ce pays pourtant si dévasté, et malgré la mystification des populistes qui font tout leur possible pour essayer de détourner leur attention.

Oui, les troupes de l’ONU apportent la paix ! Mais bien celle des cimetières. La « paix », dans le but unique, en fait, d’assurer l’implantation de ce projet, si longtemps calculé et si difficilement mis en place : l’exploitation maximum de cette main d’œuvre rendue ainsi À MEILLEUR MARCHÉ.

Aucun service ne lui est attribué (eau, électricité, logement, ramassage d’ordures, soins, pension, facilité de transport, loisirs…). Ou si peu. Le capitalisme ici est sec. Esclavagiste ?

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C’est ce projet que les troupes de Lula défendent. Avec aussi les vêtements qu’ils proposent. Mais qui n’ont plus aucune importance.

Autrefois les occupations se faisaient avec des troupes américaines. Et blanches. Les Etats-Unis, conscients de l’importance encore vivante du phénomène de couleur en Haïti, s’étaient bien gardés de tomber dans le piège : ils avaient mis en tête des noirs, Américains ou d’origine haïtienne, ce sont eux qui parcouraient les bidonvilles, parés donc du vêtement indigéniste, eux aussi.

Mais voilà, les troupes de Lula, si elles peuvent encore se parer de certains vêtements du mensonge, ne peuvent empêcher de penser que ce sont des mobilisations salvatrices qui ont mis au pouvoir, de manière répétée, ce Parti au pouvoir. Ce Parti de travailleurs, ce Parti de la lutte des travailleurs. De même Kischner, Tabaré Vazquez, Bachelet… se réclament tous de la lutte contre le système qui, chez eux également, opprime.

Seraient-t-ils tous pris au marché des dupes ? Ou, très consciemment, n’utilisent-t-ils ces vêtements que pour mieux aussi s’infiltrer au sein des dominants ?

Sont-ils en maîtrise de leurs décisions ou leurs Forces Armées ne seraient-t-elles qu’appendice de la domination impériale ? Le fait que Pinochet n’ait pu être jugé au Chili, décrirait-t-il un rapport de force par trop inégal ? Ce sont aussi les mêmes Forces Armées qui répriment à Río, à Porto Alegre… Il nous a été mentionné une entrevue d’un officier qui prétendait qu’en Haïti, les Forces Armées brésiliennes envoyaient leurs troupes « s’entraîner » !

La situation est complexe. Et difficile.

La « solidarité » existante, sous couvert du vêtement « pays », du « Sud », n’est autre cependant qu’une solidarité de classes dominantes de pays à pays, commandée par les rapaces multinationales.

Nous la rejetons de toutes nos forces ! Et appelons les travailleurs et le peuple brésilien, tout comme les travailleurs et les peuples du monde entier à s’y opposer avec la plus grande détermination et véhémence ! Il s’agit d’une lutte commune, où une autre coopération est possible, qui unirait tous les ouvriers, tous les travailleurs et tous les peuples, naturellement fondamentalement frères, en agriculture, en médecine, en construction de leur ville, en rires francs, en danses et chants libérés, en production collective et échanges égaux.

À BAS LE PROJET IMPÉRIALISTE ET BOURGEOIS D’EXPLOITATION !

À BAS LA SOLIDARITÉ DES CLASSES DOMINANTES !

À BAS L’OCCUPATION D’HAÏTI PAR LES FORCES DE L’ONU !

VIVE LA SOLIDARITÉ DES TRAVAILLEURS ET DES PEUPLES DU MONDE ENTIER !

BATAY OUVRIYE

Brésil, Mars 2007


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