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ZONES FRANCHES !

Premier Mai 2000

C’est subitement que le peuple haïtien a entendu parler d’une question de zones franches qui allaient s’installer sur la frontière en commençant par le Nord-Est (Pitobert, dans la plaine de Maribarou) pour s’ouvrir sur quatorze zones franches, treize tout le long de la frontière et une sur l’Ile de la Gonâve. Tout le monde s’étonna ! D’autant que la plupart des gens ignorent ce qu’est une zone franche. De plus, la population n’arrivait pas à com-prendre pourquoi le premier était destiné aux meilleures terres du Nord-Est, sur les terres rizicoles de la Plaine de Maribarou. Tout aux alentours végètent des tas de terres sèches de plaine que les impérialistes de la Plantation Dauphin avaient abandonné après avoir épuisé tous le jus de la région à force de cultiver la pite, sans jamais régénérer les terres. Même si la plupart des gens savent que ces terres peuvent être régénérées et même qu’elles servent actuellement à l’élevage, malgré tout, cela serait plus sensé d’utiliser une portion de ces terres là pour mettre ces « zones franches ». Plus encore, dans la presse, on a pu entendre que pour la réalisation de cette grande construction, on allait détruire des écoles, des dispensaires…, des choses si rares en Haïti. Et d’ailleurs : qu’est-ce que ces zones franches ? Pourquoi ne nous a-t-on pas renseigné à ce sujet, clairement, simple-ment ? Pourquoi, sur le territoire haïtien, est-ce avec le président dominicain qu’Aristide a été inauguré la zone franche ? Enfin : pourquoi tout cela s’est-il réalisé en catimini ?...

Sur le champ, diverses positions sont sorties dans la presse, en particulier la Plateforme Haïtienne de Plaidoyer pour un Développement Alternatif (PAPDA) et le Groupe d’Appui aux Rapatriés et Réfugiés (GARR). Ils dénonçaient l’aspect clandestin que le gouvernement d’un pays était obligé d’adopter pour cacher ses actes officiels, afin que la population d’un pays accepte d’acheter une marchandise dissimulée ! Les déclarations de ces organisations rappelaient comment en principe le Parlement aurait du examiner cette question et la ratifier avant qu’elle ne fut signée, selon les stipulations de la Constitution de 1987. Leur principal problème était la dépossession de paysans de terres agricoles très rentables, une dépossession quasiment identique avec celles réalisées par les impérialistes américains des paysans haïtiens durant le siècle passé. Plus tard, ils les mettraient aux travaux forcés (« corvées »). Ces organisations signalaient également les problèmes envi-ronnementaux qui risquaient de suivre et pensaient qu’une planification globale était né-cessaire tant concernant l’aspect territoire que concernant l’aspect social, afin de pouvoir prévoir les problèmes futurs. Les conditions de travail et de vie des ouvriers qui vont tra-vailler dans ces usines en construction portaient ces organisations à se questionner : quelle capacité auront-ils pour s’organiser et défendre leurs droits ? Finalement, était po-sée la problématique de la relation entre les deux pays, où la question de la migration assumait une grande place et le soutien que le gouvernement devrait donnait aux initiati-ves de production agricole locale perçait.

Dans le quotidien « Le Nouvelliste » du 9 avril 2002 (No. 36419), la bourgeoisie haï-tienne, par l’intermédiaire de l’éditorialiste et avec un article paru en première page, s’appuyait davantage sur le fait qu’il s’agisse de capitalistes dominicains qui avaient ob-tenu le contrat de la zone franche.

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A travers ces analyses, ainsi que d’autres problèmes soulevés ailleurs, certains aspects importants apparaissaient. Tout en apportant nos propres Positions à leur sujet, nous pro-fitons de l’occasion pour proposer d’autres formes pour examiner le problème (en parti-culier sa dynamique historique) de façon à mieux comprendre, pour que la population en général soit mieux édifié au sujet des zones franches et, surtout, pour que tous les travail-leurs ou chômeurs, qui, un jour, deviendront ouvriers dans ces enfers sachent ce qui les attend. Et prennent leur décision.

En avançant dans ces réflexions, nous y insérons également certaines Positions que BA-TAY OUVRIYE a déjà eu l’occasion d’émettre dans le cadre de différents colloques na-tionaux ou internationaux et qui sont pertinentes au sujet. Des analyses sur comment les capitalistes cherchent à accumuler sans limite dans le pays et l’impunité que cela exige nous aideront à mieux comprendre ce qui se passe aussi. Enfin, notre résumé d’un docu-ment du Confédération Internationale des Syndicats Libres (CISL) sur la question des zones franches nous aideront dans notre réflexion générale, avec les comparaisons que nous devons établir pour mieux comprendre le phénomène dans sa globalité.

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Le premier point à estomaquer un grand nombre, c’est comment le président haïtien s’est trouvé obligé de régler cette question en clandestinité. Même en arrivant au Cap pour la commémoration de la mort de Toussaint Louverture, Aristide n’essuya pas un mot sur la première pierre qu’il allait se hâter de poser le lendemain dans le Nord-Est. Même la presse nationale n’en eu écho qu’à travers les journalistes dominicains, bien après !

Rappelons que c’est la LUTTE du peuple haïtien qui a permis à ces « démocrates » de rédiger leur Constitution de 1987. La structure d’Etat bourgeois qu’ils nous ont forcé à avaler, en réalité, ne venait que limiter la participation réelle que les masses populaires luttaient pour avoir. Effectivement, aujourd’hui, le peuple n’a aucun contrôle sur les « élus » : ni capacité légale de révocation, ni même possibilité de contrôle effectif sur leurs mandats. Le peuple, en particulier les travailleurs, c’est au prix de forte lutte (où souvent il perd des camarades ou est obligé de reculer sur ses positions), qu’il essaye constamment de faire les élus respecter leurs promesses. Sans compter que ceux au pou-voir n’ont pas pu non plus mettre sur pied des institutions que leur propre constitution bourgeoise avait décrit, telles les collectivités territoriales.

C’est pourquoi, à BATAY OUVRIYE, nous n’avons aucune confiance en ces structures « démocratiques », tel le Parlement. Et même quand quelques individus de ces structures sembleraient différents, notre pratique nous révèle clairement que dans un régime dominé par la bourgeoisie et dont l’objectif déclaré des dominants est le capitalisme, le Parle-ment, globalement, n’est que laquais de la bourgeoisie. Obligatoirement ! Le Parlement est une structure mise sur pied par le système bourgeois pour représenter le capitalisme, même si, à certains moments, à l’intérieur de cette structure, il peut y avoir des contradic-tions en son sein, introduits par les luttes populaires, par exemple ; même si les éléments en place ne sont pas tout à fait au courant de ce qu’ils font, ou encore, même quand cer-tains d’entre-eux peuvent arriver à croire que, là, ils peuvent « aider » le peuple et, qui dit capitalisme, dit exploitation sans limite et sans vergogne des ouvriers. Ce que nous avan-çons ici n’est pas que réflexion théorique, mais le fruit de notre pratique. D’ailleurs, si, à certains moments, la lutte entre ces structures bourgeoises peut entraîner quelques fruits, grâce aux contradictions que nous y avons introduits, actuellement, tous peuvent consta-ter clairement l’extrême atteint par les Parlementaires : de simples « grand mangeurs », opportunistes finis, sénateurs – députés « j’approuve », des criminels, trafiquants, asso-ciés de trafiquants.

C’est pourquoi nous, de BATAY OUVRIYE, n’avons pas la moindre illusion : la discus-sion au Parlement ne serait qu’une discussion de corrompus sur la question des zones franches. Et quand un Etat, corrompu et opportuniste à ce degré, réfléchit sur des ques-tions nous concernant, nous, ouvriers, les décisions prises sont toujours opposées à nos intérêts réels. S’il existe des revendications et des droits que nous avons réussi à arracher dans ce milieu, c’est uniquement grâce à notre COMBAT, nos MOBILISATIONS, notre LUTTE permanente.

Malgré tout, nous avons constaté, comme tous, que la question des zones franches est tellement grave, tellement fatale pour un peuple, que c’est secrètement que le président d’un pays est obligé de la régler, ou même une structure placée pour régler les affaires de la bourgeoisie ne peut même pas en être informée.

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Le deuxième point posé par ce débat est : pourquoi c’est des capitalistes dominicains qui vont s’installer dans la première zone franche en construction ?

Tout d’abord, établissons clairement que nous, à BATAY OUVRIYE, ne sommes nulle-ment intéressés par le fait qu’il s’agisse de capitalistes dominicains qui viennent exploiter les travailleurs ici, en lieu et place de capitalistes haïtiens. Pour une raison fort simple : le capitaliste haïtien, tout « Haïtien » qu’il se déclare, ne nous a jamais traité, nous autres ouvriers haïtiens, mieux qu’aucun autre capitaliste ! Ils ne nous ont jamais donné la moindre condition qui nous satisfasse. Au contraire ! Parfois ils nous traitent encore plus mal ! Et même les capitalistes étrangers sont parfois étonnés du traitement exécrable des bourgeois haïtiens sur les ouvriers haïtiens. Effectivement, ils nous considèrent et nous traitent comme des chiens globalement. Il y en a même qui traitent mieux leurs chiens que nous. Notre lutte nous a édifié : le capitalisme n’a ni couleur, ni nationalité !

La raison expliquant que les bourgeois haïtiens, ainsi que leurs serviteurs, protestent contre la présence de capitalistes « dominicains », c’est vu leur propre lutte interne, entre classes dominantes de différents pays, où les bourgeois d’ici réclament le droit d’être les uniques exploiteurs des ouvriers d’ici. C’est cela, leur signification du « Drapeau Haï-tien ».

Malgré tout, la question est plus complexe qu’une simple lutte entre classes dominantes des deux pays. Comme on peut le savoir, la relation entre Haïti et la République Domini-caine est de longtemps conflictuelle : le développement inégal du capitalisme dans ces deux pays rend difficile l’ajustement structurel nécessaire pour une exploitation com-mune. Cela laisse même parfois une empreinte importante sur d’autres types de relations existantes (culturelles, en particulier). Les relations arrivent parfois à être antagoniques et il est même survenu des massacres, comme ce fut le cas en 1937. Et, tel que les deux peuples vivent la domination idéologique des classes dominantes, ils en arrivent parfois à des velléités de conflit armé.

Cette complexité se corse davantage encore quand on sait (et comprend) le rôle joué par les classes dominantes haïtiennes dans les conditions abominables subies par les émigrés haïtiens, tout comme dans la situation générale. Analyse plus complexe mais, pour nous, en même temps, plus claire. Voyons :

Positions: