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POSITIONS

Zones Franches 1998 : Le Cas d'Haïti

Participation de Batay Ouvriye au Congrès Futrazona

Février 1998

Au nom de tous les ouvriers haïtiens et particulièrement au nom des ouvriers de BATAY OUVRIYE qui nous ont délégués à cette rencontre internationale, nous saluons les camarades ouvriers ici présents. Nous saluons aussi tous les amis qui apportent leur SOLIDARITÉ à la lutte de la classe ouvrière au niveau mondial.

Dans un passé pas trop lointain, diverses réunions ont eu lieu dans des pays différents pour traiter des thèmes qui nous préoccupent aujourd’hui. Pour nous de BATAY OUVRIYE, ce type d’événement a une grande importance. Dans la mesure de nos moyens, nous faisons le possible pour y apporter notre contribution directe. En même temps, nous pensons que les ouvriers qui y participent doivent toujours garder à l’esprit deux grandes préoccupations. La première met au devant leur autonomie partant des véritables intérêts de la classe ouvrière; il s’agit là d’un point fondamental que doit à tout prix préserver notre ligne d’action. La seconde est que notre lutte, la lutte de la classe ouvrière, sera toujours une lutte internationale. Nous devons donc utiliser les réunions, telle celle où nous participons présentement, pour établir des contacts entre ouvriers de pays différents. Nous, prolétaires de tous les pays, devons NOUS UNIR. Cette consigne doit toujours être la notre.

D’un autre côté, sans une véritable organisation internationale qui se base sur nos intérêts et charrie en son sein la lutte contre toutes les formes de déviation et d’opportunisme, il nous sera impossible de défendre et réaliser jusqu’aux bout nos intérêts de classe.

A l’époque où nous vivons, à l’échelle mondiale, une rencontre latino-américaine et caraïbéenne sur les Zones Franches et la situation des ouvriers de ces zones a un intérêt spécial. D’abord, elle nous confère un plus grand espace d’analyse et nous permet de dénoncer une forme concrète de développement de l’impérialisme, forme qui sert a maximiser le rendement du Capital. La bourgeoisie mondiale, non seulement exporte ses capitaux vers les pays dominés pour développer des productions qu’elle avait beaucoup de difficulté à développer chez elle mais, en plus, cela crée en même temps les conditions qui rendent possible un bénéfice énorme. Ce qu’on appelle alors les Zones Franches représente la culmination de ce mouvement. Nous savons tous qu’il s’agit de zones où se trouvent tous types d’avantages pour le meilleur fonctionnement du capital impérialiste. Clairement, cela est une manifestation, une preuve de la domination des pays impérialistes sur les pays comme les nôtres. Mais surtout il s’agit de la manifestation, la preuve de la domination concrète de la bourgeoisie impérialiste sur la classe ouvrière. Dans ce contexte, en insistant sur l’importance de cette rencontre, nous pensons qu’il est nécessaire de faire ressortir d’un côté l’importance de connaître la situation des ouvriers de chaque pays et, de l’autre, l’importance de définir une stratégie commune et les formes pour l’appliquer.

Pour continuer, nous allons traiter les trois points suivants: le problème des zones franches en Haïti, la situation des ouvriers et quelques propositions sur la stratégie de lutte. Evidemment, traiter de ces points demande de la profondeur. Cependant, nous serons succincts tenant compte du temps qui nous a été alloué.

Comme nous l’avons dit plus haut, les Zones Franches font partie de la stratégie impérialiste pour développer la domination de leur capital et rentabiliser au maximum leurs profits. Si nous convenons que dans le développement de ce processus, la production est toujours fondamentale, nous pouvons aisément comprendre l’importance qu’acquière la présence des zones franches dans les pays dominés. En Haïti depuis plusieurs décennies (années soixante, plus précisément), les impérialistes exportent leur capital non pas vers les secteurs minier ou agricole, mais à travers des entreprises ou fractions d’entreprises d’assemblage de pièces (par exemple, les entreprises électroniques, de vestimentaire ou de balles de base-ball). Cette production est alors ré-expédiée vers les pays impérialistes. Dans ce sens, ils parlent de sous-contraction ou de ré-exportation. En général, de telles entreprises sont typiques des zones franches, ce que nous appelons maquiladoras et qui jouissent d’exonérations fiscales. Pour avancer dans ce processus, les capitalistes ont besoin d’un cadre juridique. C’est à ce niveau que nous trouvons le rôle de l’Etat et des gouvernements laquais qui élaborent des lois pour l’établissement des zones franches.

Dans le cadre du plan impérialiste pour Haiti et avec la complicité de la bourgeoisie locale, à partir du gouvernement de Jean-Claude Duvalier en 1979, les capitalistes tentent d’imposer une loi sur les zones franches. Dès cette époque, ils considéraient la possibilité de développer ces zones franches dans les aires côtières comme Fort-Liberté, Miragoâne, Cap-Haitien et Gonaives. D’après eux, il s’agissait de l’orientation nécessaire pour le développement économique du pays. Mais bien qu’un cadre juridique ait été élaboré à cette fin, les zones franches dans un sens strict ne se sont pas développées en Haïti. Plusieurs raisons expliquent cela.

Les investissements dans les zones franches demandent souvent des intermédiaires locaux. Dans le cas d’Haiti, ceci fut empêché par la faiblesse de la bourgeoisie. Les impérialistes se sont trouvé en présence d’une bourgeoisie compradore claire qui tentait lentement de se convertir en bourgeoisie industrielle. Ces bourgeois maintenaient un esprit fort conservateur et de maître-chanteur. Parallèlement, les entreprises qui arrivaient en Haïtii manquaient de stabilité et surtout, à partir de l’année 1976, apparaissait ce que les classes dominantes et l’impérialisme allaient appeler la libéralisation. Il s’agissait d’un processus d’ouverture politique articulée à de nouvelles formes de répression. Ce processus s’accompagnait de la montée des luttes démocratiques populaires. L’existence de ces luttes minait la stabilité politique des classes dominantes, contribuant à approfondir une crise politique qui allait se développer en crise généralisée. Tout cela explique que jusqu’en 1986, les classes dominantes n’ont pas pu faire le nécessaire pour implémenter de véritables zones franches. Mais, malgré tout, une situation hybride s’est développée. Ce sont les dits parcs industriels dans les zones périphériques de Port-au-Prince qui ont également contribué à l’élargissement de la zone métropolitaine. Les entreprises de ré-exportation ou de sous-traitance impérialiste s’installeront dans ces parcs ou dans des lieux voisins, formant la zone industrielle. Ces types d’entreprise se trouvent dans le parc industriel SONAPI. Ils existent également dans le parc privé SHODECOSA. Et près de ces deux parcs se sont situées d’autres concentrations dans certaines rues spécifiques proces de l’avenue principale qui mène à l’aéroport et sur la route Nationale numéro un, où se trouvent les deux parcs. La bourgeoisie tenta également de développer un processus de décentralisation mais échoua dans cette tâche.

Ces entreprises sont-elles les mêmes que celles habituellement trouvées dans les zones franches? Dans un sens l’on pourrait répondre: oui, même s’il existe quelques différences secondaires. En réalité, elles n’ont pas leur propre port et non plus elles ne contrôlent tout à fait leurs zones d’opération. L’Etat contrôle ces zones et elles dépendent des lois du pays comme le Code du Travail, par exemple. Tout cela devrait constituer des différences importantes. Mais elles jouissent de toutes formes d’exemptions fiscales, douanières, tout comme les zones franches. La dictature qu’exercent les classes dominantes sur les ouvriers, le rôle du Ministère des Affaires Sociales et du Tribunal de Travail qui est nettement du côté des bourgeois et des impérialistes, expliquent qu’il n’y pas de véritable différence avec les zones franches. Et, dans ces lieux, les problèmes que confrontent les ouvriers sont les mêmes que ceux rencontrés dans les zones franches.

Nous devons comprendre pourquoi les classes dominantes n’ont pas pu développer les zones franches dans le pays. Comme nous l’avons dit, il y a des causes structurelles qui sont liées à l’incapacité de la bourgeoisie haïtienne et à la spécificité des industries de ré-exportation en rapport avec le développement limité du pays. Il y a aussi des causes politiques structurelles et conjoncturelles. Ces causes allaient dans leur développement créer une crise politique et mettre en évidence l’incapacité de la bourgeoisie et de l’impérialisme à s’adapter.

Mais nous devons aussi dire que deux sortes de lutte ont eu une très grande importance également: le mouvement progressiste opposé à tout développement des zones franches, en Haïti comme dans les centres de l’émigration, eut un impact certain. A côté de cela, la classe ouvrière qui s’oppose quotidiennement à la répression, atteignait des conquêtes importantes à partir de 1976, durant le développement des luttes démocratiques populaires. La résistance face à l’exploitation des nouvelles entreprises prit des formes qui souvent donnaient a réfléchir aux bourgeois.

Dès 1986, la crise se développait bien plus encore. Les deux types de lutte s’élargissaient. Surtout, la lutte de la classe ouvrière prenait un élan important. Les difficultés étaient plus grandes pour les classes dominantes. Ainsi elle ne purent pas développer les Zones franches. Mais, continuant à être tenaces, elle persévéraient dans la défense de leurs intérêts et à l’aide de répression, corruption et utilisation des opportunistes Lavalas, actuellement la bourgeoisie est dans une phase où elle tente d’introduire une nouvelle loi au parlement. Mais la crise politique actuelle est si ardue qu’elle bloque tout vote.

Comme on l’a déjà noté, nous ne pouvons pas parler des ouvriers travaillant en zones franches, mais, par contre, nous pouvons parler des ouvriers travaillant dans les usines de sous-traitance (les maquiladoras). A l’intérieur de telles entreprises se trouve une situation analogue à celle observée en général dans les Zones franches. La situation en Haïti est la même qui existe dans d’autres pays pour les ouvriers travaillant dans les maquillas. Pour cette raison, nous n’en ferons ici qu’une simple description.

Notre pratique à Batay Ouvriye nous a permis de connaître la situation des ouvriers comme le Madagascar, l’Indonésie, la Chine ou ceux de l’Amérique Centrale. Globalement, il n’existe pas de grandes variations entre ces pays et Haïti. Et, succinctement, nous pouvons dire que la situation est globalement atroce dans tous les maquilas.

Chez nous, le salaire est une paye de misère avec lequel il nous est impossible de manger, payer le transport, se rendre chez le médecin, acheter des médicaments ou éduquer nos enfants. De plus, il faut tenir compte de la mauvaise qualité de ce que nous mangeons et des quelles conditions désastreuses de consommation: au bord de la rue, directement sous le soleil et en pleine poussière, vu qu’il n’existe aucune cafétéria à notre usage. En recevant notre salaire de misère, nous nous rendons compte de l’ampleur de l’exploitation que nous subissons. Dans les usines où nous travaillons, les superviseurs insultent les ouvriers, sans absolument aucun respect. Ils harcèlent les ouvrières sexuellement et au moindre refus, l’on est tout simplement renvoyé. Beaucoup de ces entreprises n’ont pas d’eau potable et, quand il y en a, elle n’est même pas fraîche alors qu’il y fait une chaleur terrible et qu’il n’y a pas de ventilation adéquate. L’air, de surcroît, est poussiéreux. Il n’y a pas de toilettes propres. Dans certains cas, il n’y a même pas de toilettes modernes. Mais, par dessus tout, le droit syndical n’est en aucune façon respecté. La moindre velléité de s’organiser est impitoyablement réprimée. L’unique réponse des patrons est la révocation, bien que Code du Travail contienne des articles de loi qui garantissent et protègent ces droits. Légalement, nous avons le droit de nous organiser mais en réalité nous devons poursuivre et poursuivre la lutte pour arracher ce droit.

Aujourd’hui le salaire minimum est de trente-six gourdes. Mais la plupart des usines ne respectent pas ce cachet ridicule. Quelques-unes paient quarante à cinquante gourdes mais ces sommes valent toutes moins que les quinze "gourdes" d’il y a quelques années. Dans la majorité des cas, nous travaillons avec un quota de production que nous ne pouvons pas atteindre. Les entreprises H.H. Cutler ou Walt Disney, par exemple, nous paient moins d’une gourde pour coudre quatre vêtements qui peuvent se vendre soixante-dix, quatre-vingt ou cent dollars U.S. Et il faut savoir que nous sommes treize (13) pour le faire. Ceci donne une idée éloquente du degré d’exploitation que nous vivons en Haïti.

Les patrons révoquent massivement pour ne pas avoir à payer la moindre indemnisation. Le despotisme de fabrique est permanent et très fort. L’Etat, à travers ses instances, particulièrement le Ministère des Affaires Sociales et le Tribunal du Travail, est clairement du côté des patrons, défendant leurs intérêts exclusivement.

Et, tout en sachant que ceci n’est pas différent de ce qui se passe dans les autres pays de la région, nous élevons encore notre voix pour dénoncer cette situation abominable et injuste, infernale, dégradante et révoltante pour nous autres ouvriers..

Pour BATAY OUVRIYE, lutter à l’intérieur des maquilas est de la première importance. Mais nous pensons aussi que dans chaque pays la classe ouvrière doit situer de telles luttes à l’intérieur de la lutte globale de la classe ouvrière pour unifier le tout et lui permettre de jouer son rôle historique. Pour cela il nous faut des organisations ouvrières ayant une ligne correcte et forte pour réaliser cet objectif.

La lutte doit nous permettre de faire face concrètement avec persévérance à la domination impérialiste. Nous ne devons pas nous limiter uniquement aux formes que prend cette domination dans les zones franches. Poser le problème de la domination impérialiste implique que nous posions clairement la lutte de la classe ouvrière dans sa globalité au niveau mondial face à la bourgeoisie internationale, faisant de cette lutte une lutte clairement anti-capitaliste.

Il est certain que nous devons lutter chaque jour pour limiter l’exploitation, améliorer nos conditions de travail et de vie (problèmes de transport, santé, alimentation, vêtements, augmentation de salaire, etc...). Mais il est également important de connaître les limites de ces luttes. Partant d’elles, la classe ouvrière doit les articuler avec le combat pour éliminer, détruire le capitalisme. Nous qui sommes conscients de tout ceci travaillons ardemment pour apporter notre contribution au niveau démocratique et, tenant compte de la position illégale des patrons et de l’appui de la répression étatique, nous articulons dans ce processus luttes légales et luttes clandestines ainsi qu’organisations légales et organisations clandestines. La classe ouvrière de certains pays latino-américains a fait des expériences qui correspondent à cette orientation. A titre d’exemple, nous pouvons citer le cas d’Haïti ainsi que les pratiques développées au Guatemala et au Nicaragua.

Nous devons travailler pour la reconstruction des organisations de lutte de la classe ouvrière au niveau régional et international. En même temps, nous devons appuyer et étendre tout processus de SOLIDARITE AUTHENTIQUE avec les luttes de la classe ouvrière, où qu’il se produise. Il existe aujourd’hui un mouvement de solidarité qui se développe dans différents pays impérialistes avec les ouvriers des maquilas. Tout ceci avec l’objectif de le fortifier, le maintenir, partant des intérêts véritables de la classe ouvrière. C’est le cas des luttes contre Disney, Nike aux Etats-Unis et en Europe. Notre devoir est d’unifier ce mouvement, évitant que certains utilisent nos luttes à d’autres fins, ou réalisent à nos dépens leurs propres intérêts. En même temps, ces luttes doivent s’alimenter, se baser à partir des pays dominés. A ce niveau, nous avons nos propres responsabilités.

Dans notre cas, nous autres, ouvriers des pays dominés, nous devons faire face au phénomène de re-localisation. Pour obtenir davantage de profits, les maquilas quittent un pays pour se rendre dans un autre, essayant d’obtenir des salaires plus bas et d’autres avantages. Nous devons nous unir dans une lutte réellement basée sur nos intérêts de classe ouvrière mondiale, sans particularisme.

Dans le cas d’Haïti où il n’y a pas de zones franches au sens strict, nous devons poursuivre la lutte contre leur installation. Les masses populaires devront se mobiliser pour mener à bien cette résistance. Ce processus sera plus difficile qu’on pourrait à première vue le penser tenant compte des conséquences de la faillite des opportunistes, en particulier celle du gouvernement Lavalas (dans le Nord-Ouest, par exemple, les masses qui étaient contre l’établissement de telles enclaves commencent à leur être favorables).

Mais, étant donné que nous savons pertinemment tous les aspects extrêmement négatifs pour la classe ouvrière et les masses populaires en général, il n’y a pas d’autre chemin que de s’y opposer avec toute la fermeté nécessaire. Pour ce, il est indispensable que chacun prenne ses responsabilités. A BATAY OUVRIYE, nous tâchons d’assumer les nôtres. Et nous pensons que cela est également du devoir de tout ouvrier, de tout progressiste.

VIVE LA LUTTE DE LA CLASSE OUVRIÈRE!

VIVE L’UNITE DE TOUS LES OUVRIERS DU MONDE!

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